Une histoire de Manchester par Phil Griffin

Texte traduit en français. Retrouvez la version originale (en anglais) du texte dans le programme papier page 8.

 

Peu de mancuniens reconnaîtraient Simply Red ces temps-ci. Et pourtant Mick Hucknall est un authentique ‘Manc’ (Mancunien / habitant de Manchester), il soutient les Reds (Manchester United), vote Red (parti travailliste). Il a même donné de l’argent au Parti Travailliste (Labour Party). Sa mère a quitté le domicile familial quand il était gamin, c’est son père qui l’a élevé dans une banlieue ouvrière. En tant qu’adolescent voulant  élargir son expérience musicale il a fait appel au légendaire et éclectique DJ Roger Eagle (Twisted Wheel, Magic Village, International, PSV and Eric’s in Liverpool)  et lui a demandé de lui enregistrer des cassettes de blues et soul pour parfaire son éducation musicale. Et, si ce n’était pas encore suffisant, on dit qu’il était l’un des quarante et quelques qui se sont pointés au Lesser Free Trade Hall le 4 juin 1976 pour assister au concert des Sex Pistols.

 

Ça n’a peut-être pas été un évènement mondial mais ça a bouleversé la tendance musicale pour Manchester. Dans le public cette nuit il y avait Pete Shelley et Howard Devoto. Ils ont fait la promo du concert, ont formé Buzzcocks et soutenu les Sex Pistols quand ils sont revenus dans la même salle six semaines plus tard. Morissey était là, Mark E Smith (The Fall), deux membres de Joy Division, Paul Morley (rédacteur à NME et commentateur de l’actualité sociale et co-fondateur du label ZTT Records) et, si l’on doit les croire, Tony Wilson et la plupart de ceux qui sont allés former Factory Records. Mick Hucknall est présumé avoir été là aussi… Pardonnez-moi si je parle de ces choses avec désinvolture, à Manchester on vous raconte cette histoire quand vous êtes encore dans les jupes de votre mère. David Nolan en a écrit un livre : Je jure que j’étais là : Le concert qui a changé le monde (I Swear I Was There: The Gig That Changed the World, Independent Music Press – 2001)

 

Vous pouvez construire une bibliothèque considérable qui raconte l’histoire musicale de Manchester, ses groupes, ses clubs et maisons de disques. Vous pouvez posséder les films, 24 Hour Party People, Closer et Northen Soul. La musique de Manchester est très bien documentée, mais jamais vraiment expliquée. On a jamais été Liverpool. Ce camp de transit transatlantique a toujours chopé la musique en premier, des négriers aux GI’s afro-américains, un port de mer plein de caves, plein de bruits. De toute les rivalités et batailles entre les deux villes jumelles, la bataille entre leurs groupes respectifs est celle qui tient le plus longtemps. Quel est le plus vieux, le Hallé Orchestra de Manchester ou l’Orchestre Philarmonique de Liverpool ? Les avis divergent, tout comme la plupart des sujets quand il s’agit de Manchester VS Liverpool. A l’heure actuelle il semblerait que le Philarmonique de Liverpool puisse prétendre au titre du plus ancien orchestre symphonique du monde, mais il a survécu uniquement après que Charles Hallé fut venu de Manchester pour le remettre sur pieds.

 

Orchestres, groupes, chanteurs et musiciens dépendent largement des salles de concerts,  clubs et endroits pour jouer. Tu peux jouer dans la rue, gratter ton banjo dans les parcs, souffler dans ta trompette sur un trottoir, mais l’édifice qui retient le public et capture le son, la sueur et les applaudissements, ça en fait un truc collectif. L’écrivain et DJ Dave Haslam (qui a joué 450 soirées à la Hacienda) documentariste invétéré de la musique mancunienne, illumine la vie nocturne des clubs, discothèques, et salles de concerts du monde dans son livre Life After Dark (Simon & Schuster – 2015). Il prend à la lettre la citation de l’architecte italien Aldo Rossi qui prétend qu’il y a une mémoire collective attachée aux bâtiments.

 

Et les bâtiments ont des propriétaires, locataires, loyers. Et la musique doit par conséquent avoir des agents, imprésarios, managers, videurs, entrepreneurs, banqueroutes, barman corrompus, combats et disputes continues. Le business de la musique est chaotique, vindicatif et litigieux. Beaucoup de regards malveillants sous le toit des Gallagher, on n’est pas plus Happy chez les Mondays, et c’est pas la joie entre Hooky et New Order. Les Smiths se séparent ? Il n’y a que les avocats qui ne sont pas malheureux aujourd’hui.

 

La subversion et les désaccords créent et détruisent des groupes. Les gens tombent, s’en vont, rejoignent d’autres groupes, d’autres managers, prennent des chemins musicaux différents. Dans certaines villes ce dynamisme devient partie prenante de la structure ; des  villes telles que Memphis, Munich, Mumbai et Manchester. Dans de tels endroits (et y’en a bien une centaine dans le monde) il y en a plus pour la musique que pour les groupes.

 

Il y a les boutiques et ateliers qui vendent, réparent et échangent des instruments, les gens qui dessinent et impriment artworks et collent des affiches au milieu de la nuit ; les geeks qui programment les séquenceurs, les roadies, opérateurs, décorateurs, techniciens, régisseurs, vendeurs de burgers. Ce sont les hommes et les femmes derrière le bar. Et les producteurs qui prennent le risque.

 

Sur la route de Liverpool, juste à côté de Deansgate dans le centre de Manchester, il y a des ateliers, des chaumières et des immeubles marchands qui datent de la fin du 18ème siècle. Il y a la première gare de train de passagers au monde (1830) et le canal qui remonte à l’époque industrielle du Duke de Bridgewater. Au milieu de la route de Liverpool il y a l’école du Dimanche de St Matthews, un joli petit bâtiment de briques roses et de grès au toit caché et au mur arrondi. Une plaque de pierre usée repose au-dessus de du porche d’entrée gothique on peut y lire « Sunday School MDCCCXXVII (1827) ». Vide pendant des années, reconvertie dans les années 80 par un architecte qui a récemment terminé une nouvelle école de musique en ville (Chetam’s School of Music), elle a été occupée pendant près de 20 ans par un des plus grands promoteur de musique au monde. SJM Concerts a été fondé par Simon Moran pendant qu’il était étudiant-producteur à l’Université de Manchester. Son salaire récent s’élevait à 9.2 millions de livres sterlings. Ça fait beaucoup de tickets. Il n’y a pas de plaque à son nom sur la porte. SJM a aussi managé les Stone Roses. En 2011 Simon Moran a persuadé Take That de se reformer (un méga boys band originaire de Manchester). Leur « progress tour » a ramassé le plus gros bénéfice de l’histoire du Royaume Uni.

 

En 1992 feu Tony Wilson (fondateur de Factory Records et de La Hacienda 1950 – 2007) et sa partenaire Yvette Livesey ont créé In The City, une convention annuelle de l’industrie musicale qui rameutait des managers de maisons de disque du monde entier à Manchester. Ils ont rempli leur carnet d’adresse pendant la journée et vu des groupes non-signés dans des bars et des caves la nuit. Certains, comme Oasis, ont été signés à In The City. Tony disait toujours qu’il voulait faire quelque chose pour Manchester qui serait plus que juste un autre groupe. Il l’a fait. Et il nous manque cruellement.