Manchester by Luke Bainbridge

Texte traduit en français. Retrouvez la version originale (en anglais) du texte dans le programme papier avril>juin, page 52.

Luke Bainbridge est écrivain et organisateur de festival. Il participa à l’écriture de l’autobiographie de Shaun Ryder « Twistin’ My Melon », et est directeur de l’art et de la culture pour Festival no.6 et Bluedot au Royaume Uni. Il est l’ex éditeur du magazine Manchester City Life et un des membres fondateurs de « Observer Music Monthly. »

Cet été, le mois d’août marquera les 10 ans du décès de Anthony H Wilson, le raconteur, catalyseur culturel, penseur, rêveur, écrivain, entrepreneur, idéaliste et philanthrope. Le membre fondateur de Factory Records et, selon beaucoup, du Manchester moderne que nous connaissons désormais. Anticonformiste de cœur, Anthony H Wilson ne fut jamais contre écrire sa propre histoire au fur et à mesure qu’elle se déroulait. Bien qu’il n’ait jamais cherché à éviter un peu de faste, de mise en scène et d’autopromotion, il détestait en même temps la nostalgie et l’excès de sentimentalisme. C’est donc un équilibre délicat qu’il faut maintenir lorsque que l’on commémore la décennie de sa disparition. Nous devons célébrer son héritage, ainsi que l’excès de fierté que Wilson et Factory Records ont offert à la ville, sans pour autant nous faire tomber dans un cercle vicieux de nostalgie nous empêchant de regarder vers l’avant.

Cette année, faisant partie du « Manchester International Festival », c’est un honneur d’organiser « Substance », un évènement qui rendra hommage à l’héritage de Wilson et de Factory, tout en ayant le regard tourné vers l’avant et le futur.

Bien que la ville ait souffert dans les années 70, comme toutes villes post-industrielles britanniques, dès la fin des années 80 et les années 90 Manchester avait retrouvé de sa splendeur. Grandissant dans cette ville pendant les années 80-90, j’ai vu la ville se réinventer autour de moi, puisant de l’inspiration et de la confiance dans son art et ses artistes. La Culture remplaça le coton comme export principal, ce qui fut à la base de son excès de fierté civile ainsi que sa réputation internationale.

Pour beaucoup d’entre nous, la vague de changements qui se propagea parmi les villes progressistes du nord de l’Angleterre remonte à la naissance du mouvement punk et aux ricochets que cela a engendré à partir de 1976. Lorsque que la jeune génération se rendit compte qu’ils pouvaient s’approprier  une part de leur ville s’ils le voulaient, et la réinventa selon leur propre vision du futur. A Manchester ce fut Wilson, Joy Division/New Order et Factory qui nous montra ce qui était possible. Ils nous présentèrent, comme s’intitule le premier EP de Joy Division, « An Ideal For Living » (Un idéal pour vivre).

La Vision, l’éthique et l’esthétique de  Wilson et Factory inspirèrent de nombreuses générations d’habitants de Manchester (les Mancuniens), et il mit en place les fondations sur laquelle la ville s’est appuyée pour sa régénération en entrant dans le 21èmme siècle. Même pendant les moments les plus sombres de la ville aux milieux des années 70, la foi que Wilson avait en sa ville était inébranlable.

Il m’expliqua une fois en long et en travers: «L’idée d’une ville en tant que lieu vibrant et attirant commence avec le rock’n’roll. Et c’est d’autant plus vrai avec des villes comme Manchester et Liverpool. Lorsque que l’on parle de culture populaire dans ces deux villes, on parle d’un niveau mondial, global.

Comment pourrais-tu vivre dans une poubelle, argumentait Wilson, si lorsqu’émerge le rock’n’roll, quelque chose qui te tient tellement à cœur, ta ville est plus importante que Tokyo, Berlin et Paris ? Tu ne pourrais pas.

Nous avons reconstruit la ville grâce au rock’n’roll (et l’Acid house). Le dynamisme de la scène musicale et la domination de Manchester United remis la ville sur la carte mondiale et redonna la population d’une fierté inébranlable. La ville se remis à penser grand, restant fidèle à la pensée avant-gardiste qui a fait dire à JB Priestley : « Ce que Manchester pense aujourd’hui, le reste de l’Angleterre le pensera demain »

Dans « Class of 92 », le film récent racontant l’histoire de David Beckham, Ryan Giggs et leur coéquipiers de Manchester United, le Réalisateur Danny Boyle explique que ce renouveau, connu par la ville, venait de l’intérieur, grâce à des personnes comme Wilson et Factory. «Il y a de grandes villes du nord qui ne sont redevables à personne. Et peu importe la difficulté de leur situation, elles se régénéreront d’elles-mêmes. »

Il y a deux ans, lorsque la maison d’Art et de cinéma adorée par les mancuniens déménagea d’un bout à l’autre de la ville, elle fut rouverte en tant que cinéma et centre d’Art pour un coût de £25m et nommée « HOME », sur la fraichement renommée « Tony Wilson Place. » Le nouveau centre des arts à £110m se nomme « The Factory. » Je vous laisse deviner d’où vient l’inspiration pour le nom, Wilson plutôt que Warhol. Wilson et ses acolytes ont eu l’idée pour le nom vers la fin des années 70, car partout autour d’eux, dans un Manchester post-industriel, ils voyaient constamment des signes disant « Factory Closing » (fermeture d’usine), et ils décidèrent alors de voir une usine s’ouvrir pour une fois,  « Factory opening ». Sans leur vision avant-gardiste, ainsi que l’héritage laissé par les changements qu’ils ont apporté et le fait qu’ils ont montré pourquoi la musique, l’art et la culture pouvait et devait jouer un rôle important dans l’identité civique et le rajeunissement de la ville. Personne n’aurait rêvé aussi grand.

Le conseil municipal de Manchester se rendit compte de l’importance de la culture pour la ville, mis en évidence par leur soutien au Festival international de Manchester, Sir Richard Leese espérait que le nouveaux Factory allait « rendre Manchester et sa métropole un réel contrepied à Londres »

Les anciens bureaux et « the Hacienda » (la boite de nuit tenue par Wilson), ont été conçus par Ben Kelly, et serviront de modèles maintes fois copiés de design post-industriel.

Le nouveau bâtiment de Factory, un vaste cube de verre de la taille d’un hangar à avion, sera le premier bâtiment public majeur au Royaume Uni à être conçu par l’architecte hollandais Rem Koolhass. (Rem Koolhass est aussi l’architecte et l’urbaniste derrière le projet d’Euralille France, construit en 1995) avec l’aide de son Bureau: Office for Metropolitan architecture, (OMA). Ellen van Loon, qui est le partenaire d’OMA en charge du projet a dit : « De l’opéra classique et le ballet aux grandes performances et productions expérimentales, Factory à Manchester offre l’occasion parfaite pour crée un lieu hautement polyvalent dans lequel l’art, le théâtre et la musique se retrouvent : une plateforme pour une nouvelle scène culturelle. »

Leese résume la vision du conseil municipal : « Factory ne transformera pas seulement ce coin abandonné du centre-ville, cela transformera davantage la façon dont nous percevons le monde, et la façon dont le monde perçoit Manchester ».

On espère que le nouveau Factory réalise ce qui est annoncé. Mais pour beaucoup d’entre nous, cela découle naturellement de l’ancien Factory. Qui as déjà atteint ce but.

Un des commentaires type de Wilson, à moitié autodérision, à moitié vantardise, mais entièrement vrai, était : « certains font rentrer l’argent et d’autres rentrent dans l’histoire ».

Dix ans plus tard, cela est plus vrai que jamais.

Merci pour tout Tony.

Love, Manchester.

 

 

*Anthony Wilson, (Tony Wilson)

02/02/1950 (20 février 1950), 08/10/2007 (10 août 2007)