PORTRAIT DE JULES-EDOUARD MOUSTIC

 

Les prises à Moustic

Banzaï, Zapoï, on connaît tous le cri de ralliement à la Présipauté du Groland et la bobine du meneur de revue de ce bouquet TV très frais : Jules-Edouard Moustic. Si ces piqûres de rappel hebdomadaires contre la morosité et la bêtise sont de salubrité publique, on connaît moins la passion musicale qui anime Christian Borde, l’homme qui fournit l’enveloppe corporelle et le jus de cerveau au personnage de Moustic. Envoyez le bouzin.

 

C’est sur les bons conseils du photographe Richard Bellia que le relais d’artiste associé 2017-2018 de L’Aéronef est donc solennellement transmis à Jules-Edouard Moustic. L’Aéronef ne va pas se transformer en Groland. La déclinaison, les produits dérivés, le marketing, les animations en tête de gondole, très peu pour lui. Si Jules-Edouard a accepté l’invitation c’est donc pour réaliser quelque chose de plus personnel.

 

Né Christian Borde en 1951, le jeune Moustic est un curieux. Toujours à l’affût et déjà à l’écoute : le transistor le soir sous l’oreiller, le jazz du voisin à travers les murs. A l’école, ce contemplatif invétéré s’échappe avec le ballet des feuilles de marronniers, le chant des merles… L’élève Borde n’est pas du genre à faire bazar, juste un peu le couillon et attendre que ça se passe. Cancre mais pas inculte. Sa passion musicale le dévore autant qu’elle le nourrit. Quelques rares instituteurs ou professeurs, habités d’un humanisme tendance internationaliste, parviendront à nouer un passionnant contact avec le lunaire. Son père tourneur-ajusteur et franc-maçon lui transmet le goût du questionnement. Un complément à la lecture de Pilote et de ses maîtres René Goscinny et Marcel Gotlib. Sa mère, qui veille au devenir du foyer familial et aide à la comptabilité de son artisan de mari, trouve également le temps de jouer du piano. Une proximité avec les Compagnons du devoir achèvera de façonner cet exécrable bricoleur qui nourrit le plus grand respect pour les artisans, l’indépendance, le bon matos et le goût du partage du bel ouvrage.

 
Dans l’effervescence des 70’s, le jeune homme va être assistant du technicien de Michel Drucker sur RTL. Aller chercher une bière, un câble bleu, une prise et bien d’autres expériences humaines, un rêve pour celui que cet univers fascine et qui espérait y rentrer comme balayeur. Un passage à Radio Andorre sous la censure franquiste, le chômage puis enfin un projet pour RMC. C’est dans cette station qu’il se liera avec Alain Chabat et qu’une collègue le dénommera Moustic, en référence au surnom du jeune Arthur dans le Merlin l’Enchanteur de Disney. Sans doute aussi pour son côté Bambi punk. Si Chabat fut décisif dans l’intégration à Canal +, Moustic ne manque pas une occasion de rendre hommage à deux artistes lui ayant permis de prendre au sérieux ses talents comiques : Roland Magdane et Henri Salvador. Le premier au sommet de sa gloire lui commandera un sketch, le second le gratifiera d’une main aux fesses en lui prédisant qu’il fera marrer les foules. Des gages de confiance et sympathie énormes pour un aspirant comique qui porte toujours en lui un profond attachement à certaines formes de la culture populaire dans laquelle il a infusé.

 
L’aventure parisienne se confond avec celle de Canal +. Auteur pour Les Nuls, Les Guignols de l’info et bien évidemment avènement des différentes formes de Groland. Une vie bien remplie, mais qui laisse encore pas mal de place à la musique. Moustic a toujours adoré en écouter, en posséder, en diffuser. Homme de radio, il fut aussi un temps disquaire chez Lido Musique en plein incendie punk. Pas du genre à se laisser imposer le tempo, Moustic reconnaît que ce mouvement et avant lui le pub-rock furent une vraie libération. Dr Feelgood remettant les doigts du rock dans la prise, les pieds dans les flaques de bière et de sueur. Le rock et le rhythm’n’blues des pionniers retrouvaient urgence et créativité. Bijou avait également ses faveurs. Préférant causer musique plutôt que de sa personne ou de son œuvre, Moustic est intarissable sans être professoral. Le punk, une révolution qui n’en fera pas pour autant un sectaire. Impossible de renier Randy Newman, Zappa aux arènes de Fréjus, J Geils Band bien meilleurs que les Stones en lever de rideau sur la tournée 82, la magie de Free Bird lors d’une répétition de Lynyrd Skynyrd à l’Olympia, la découverte du reggae, l’avènement du rap puis de la techno…Et aussi, loin du showbiz, quelques durables amitiés artistiques.

 
Pour satisfaire cet appétit et cette curiosité, quotidiennement ce sont deux à trois heures d’écoute musicale assidue qui sont nécessaires. Il écume les bacs des disquaires parisiens, profite de ses déplacements pour en découvrir d’autres et vante les mérites du web pour acheter vinyles, CD et cassettes du monde entier, depuis sa base arrière de Guéthary, au Pays Basque du Nord, au Sud de la France.

 
C’est dans ce pays dont est originaire sa mère que Moustic assouvit sa passion. Une base arrière et non une retraite. Il y a lancé la radio pirate I Have A Dream, le festival Black & Basque et dernièrement les fameux Bal 2 Vieux. C’est également depuis son jardin, au sein de son petit Studio 1, son Black Ark à lui que Moustic prépare méticuleusement ses émissions pour RadioNova : Ok Ok Super FM, Décalé… En écoutant les podcasts et regardant les playlists, on prend mesure de l’envergure et de la culture du bonhomme. Assumant pleinement un châssis afro-américain (du blues rural au plus urbain des RNB), en voisin des musiques populaires de bien des continents, Moustic y programme des titres transpirant plus l’audace et l’exploration que l’érudition précieuse et ridicule.

 
A l’écart des impératifs promotionnels, seuls comptent le plaisir du mix, la quête de la perfection et de la découverte. Un amour du jeu et de l’interaction avec le public qui prend tout son sens dans ses DJ Sets et dans sa volonté de croiser les différentes formes d’expression artistique : musique, photo, cinéma, graphisme, réalité augmentée…. Un passeur, un connecteur mais aussi un détonateur. Loin du narcissisme, Moustic se montre généreux envers les curieux. Voilà ce que j’ai trouvé chez le boucher, je pense que l’on va se régaler.

 
Ainsi pour L’Aéronef, il ponctuera l’année de ses petits et gros cailloux blancs. Soit en intervenant directement lors de DJ Sets, soit en programmant des concerts, expositions, projections… Un itinéraire buissonnier où celui qui n’aimait pas apprendre ses leçons ne recyclera aucune recette et nous invitera à partager ses émois et amitiés. Ainsi prochainement, on croisera un extra-terrestre à tête d’Élan, des Producteurs de Porcs fleurant bon la reprise, Tokyo fixé dans l’argentique et bien évidemment le double platiné Moustic… De belles prises qui augurent bien d’autres surprises. Avec Moustic, forcément ça démange.

 
Par Bertrand Lanciaux