Portrait de Thibaut Joly

L'homme de l'ombre

À peine éclairé d’une petite lampe, le travail de Thibaut Joly s’avère pourtant crucial pour le bon rendu d’un concert. Sondier (dans le jargon) ou ingénieur du son (pour le dire plus noblement), ce Lillois tripote des boutons toute la journée, continue le soir venu et, lors de ses rares moments de loisir, manie le fer à souder avec dextérité pour d’antiques amplis et autres synthés. Rembobinons : la vingtaine venue, un BTS d’électronicien en poche, Thibaut rompt un temps avec le bricolage et s’oriente vers une fac d’anglais. Puis, objecteur de conscience, le voici au sein de l’association Domaine Musiques.

De fil en aiguille, le Lillois devient roadie puis intermittent du spectacle. Et pousse la porte de l’Aéronef voici dix ans. Forcément, à ce stade de l’histoire, on songe à la précarité, les heures qu’il faut compter et les lendemains incertains mais, à l’écouter, il n’en est rien. “Je n’ai jamais manqué de travail, souligne l’homme, heureux en couple et beau-père d’une pré-ado. La vie d’intermittent peut être rude, à la télévision par exemple, mais dans mon cas, je n’ai pas à me plaindre.” On l’imagine alors prêt à tous les sacrifices, capable de suivre sans broncher Les Enfoirés lors d’un Never Ending Tour, mais notre ami s’en tire plutôt très bien. “J’ai débuté sur des tournées en suivant Youssou N’Dour, et je m’occupe désormais du son de Manu Katché, narre l’ingénieur. Avec Manu, les tournées ne durent jamais plus de quelques semaines, on part beaucoup à l’étranger, en Amérique du Sud récemment.” Bref, la belle vie… N’empêche, concrètement, nous autres béotiens ne savons pas en quoi consiste précisément le travail d’ingénieur du son. “Il faut simplement être attentif, précise Thibaut. Augmenter le volume d’un instrument, moduler tel autre… Dans le jazz, on fera attention au solo de chaque instrument, mais on place la grosse caisse dans l’ensemble, tandis que dans le metal, la grosse caisse sera plus souvent mise en avant.” Les artistes ne sont pas forcément directifs, et Manu Katché lui laisse carte blanche. Dans les murs de l’Aéronef, Thibaut n’est pas derrière la console : il accueille les artistes et “présente” la console aux ingénieurs accompagnant les artistes. Cette dernière, toute neuve et numérique, remplace une plus ancienne, analogique – on gagne en place et en efficacité. Enfin, évoquons les activités annexes de ce touche-à-tout aux doigts de fées : on lui doit la co-réalisation, avec Charles Hannotte, de la Tanagra. Conçue sur mesure pour -M-, cette guitare contrôle entre autres les effets sonores, jeux de lumières et séquences vidéos en direct, selon les notes jouées sur les cordes. Depuis, le tandem Joly-Hannotte a créé le Rig Master, un système pilotant tous les matériels analogiques utilisés par les guitaristes. Vanté par -M- ou le bassiste Laurent David, la commercialisation de l’engin à grande échelle n’a hélas pas abouti. Partie remise ? En tout cas, lors de votre prochaine venue à l’Aéronef, vous comprendrez pourquoi, juste avant les rappels, les artistes vous demandent d’applaudir le sondier anonyme – la “star” lui doit énormément…

Auteur : Thibaut Allemand