Une histoire de Manchester par Phil Griffin

Texte traduit en français. Retrouvez la version originale (en anglais) du texte dans le programme papier janv>mars, page 14.

28 novembre 2016 je suis parmi 2000 personnes à l’Aéronef, à la fois tranquillisé et excité par les vagues océaniques de la musique créées par le chilien, musicien-compositeur, producteur et DJ Nicolas Jaar,. Lui et son synthé, saxophone, lumières, machines a fumée, musique et ambiance fonctionnent tels de la magie. Le public est amoureux. Ce qui me rappelle l’année 1975 : le groupe de Manchester 10cc sortait «I’m not in Love». Il avait enregistré la piste en quelques semaines dans le studio qui leur appartenait appelé Strawberry. Le studio était dans un petit regroupement d’usines textiles à «Waterloo Road» dans la ville de Stockport à dix kilomètres au sud du centre de Manchester. Je ne mentionne pas cela dans le but de rappeler à mes lecteurs français une grande victoire britannique, mais plutôt dans le but de pointer du doigt le fait que les batailles ne sont pas les seules choses qui nous séparent. « Tear us appart appart » comme on dirait en Angleterre.

«I’m not in love» (qui sonne dépassé de nos jours) était novateur pour l’époque, avec l’utilisation d’overdubs et de multi-pistes, particulièrement en créant une chorale puissante à 48 voix avec seulement quatre voix d’origine. Le morceau incorpore des synthétiseurs Moog et du sampling, ainsi que les mots désormais célèbrent «Be quiet, big boys don’t cry / Big boys don’t cry» dit par Kathy Redfern, la secrétaire du bureau de Strawberry sur la piste « fade out ».

Deux ans plus tôt, les mêmes musiciens, Eric Stewart, Graham Goulden, Kevin Godley and Lol Crème, étaient entre autre les musiciens accompagnateurs pour le Hit-maker américain des années soixante Neil Sedaka lorsqu’il enregistrait son album de « comeback », l’époque de Tra’la est fini à Strawberry studio. Une des chansons sur cet album était «Love will keep us together» qui devint un single No 1 pour American duo, The captain et Tenille. Sept ans plus tard, le producteur Martin Hanett entre aux Strawberry Studios dans la même salle, avec la même table de mixage, où il enregistra le morceau d’Ian Curtis « Love Will Tear Us Apart » avec son groupe Joy division.

Joy division signa pour Factory Records, l’entreprise co-fondée par le présentateur de télévision Tony Wilson. Martin Hannett produit le premier album du groupe « Unknown Pleasures » à Strawberry Studios en trois sessions en début 1979. Pendant cette période Wilson ramena une équipe de télévision dans le studio et interviewa Hannett à son lieux de travail. Sa première question fut : « Est-ce une forme d’art, ou es-tu un technicien ? ». Après la mort de Wilson en 2007, Le groupe « Durutti Column » (signé chez Factory) sampla cet extrait et en fit un Loop pour l’ouverture de leur album de 2010 intitulé Paean to Wilson. « Is this an art form / or are you a technician? / Is this an art form / or are you a technician? »

Je retrouve des échos des choses-là à l’Aéronef, la salle noire mate avec la passerelle au-dessus du centre commercial excessivement éclairée qui se prétend être un quartier de la ville nommé Euralille. Ce drôle d’espace entre les deux gares qui n’a pas réellement trouvé sa place. Au-dessus des grands magasins et des supermarchés est un endroit bon comme un autre pour créer des univers digitaux et autres océans électroniques. Je suis ici pour repérer les liens entre Lille et Manchester, et ils sont bien là dans les bars en fond de salles obscures où les gens se tassent et font la queue à la recherche d’une bière.

En allant à Roubaix j’ai enfin compris l’histoire. Etant déjà un fan du Tour de France, l’enfer du nord ne m’était pas inconnu. Je me tenais sur le toit de La Condition Publique, un bâtiment gigantesque achevé en 1902 ou l’on mesurait le taux d’humidité présent dans la laine et le coton issus de la production locale. L’endroit est énorme. C’est désormais un lieu culturel qui abrite différents événements (concerts, soirées clubs, expo…). Le toit est de la taille de plusieurs terrains de foot, et, depuis sa rénovation en 2004, est recouvert de gazon ressemblant au stade d’une petite équipe amateur. Je regarde autour de moi l’horizon urbain en contrejour du soleil hivernal. Il est constitué d’une douzaine d’usines désaffectées, ainsi que le dôme d’une nouvelle mosquée. Cela m’est familier. Je suis de Manchester, au nord-ouest de l’Angleterre. Nous aussi avons de vieilles usines désaffectées, ainsi que de nouvelles mosquées. Le premier a été considéré comme cause du second. Ce mensonge prendra probablement trop de temps à être reconnu en tant que tel.

A Roubaix, mon amie Samantha me montra les ruelles étroites entourées de maisons terrassées encerclées par de grands murs. Il me semble que des rues comme celles-là sont appelées « Courées ». Ces maisons ont la peau fine, ce sont de vieilles maisons ouvrières du début du 19ème siècle. Elles datent de l’époque où Roubaix et Tourcoing produisaient le coton et le lin qui se retrouvaient sur les marchés de Lille, entrant en compétition avec le marché Européen et global : avec Manchester. Le coton est traité et tissé depuis des siècles. Il fallut y ajouter trois éléments pour transformer le monde : le charbon, la technologie et l’esclavage. Avec toutes ces conditions réunies, l’Europe du nord en est arrivée à dominer la nouvelle économie globale, avec Manchester en son centre.

« Is this an art form, or are you a technician? » La musique et les performances ne remplacent pas les métiers à tisser, les fourneaux, les bains de colorants et autres machines industrielles. Manchester n’est pas vraiment comme Lille. Nos grands axes sont plus étroits, notre place n’est pas aussi grandiose. Nous n’avons pas de restes d’une belle ville médiévale. Nous avions un fort romain, mais les Romains sont partis autour de 400 avant JC, et pas grand-chose ne s’y est passé pendant les 1300 ans qui ont suivi. Mais nous avons tout de même une belle maire néo-gothique d’époque Victorienne. Nous n’avons pas de tour du 17ème siècle comme celle de la Vielle Bourse. Mais nous avons « The High Edwarian Camp Of The Royal Exchange » (haut lieux de l’ancien commerce du coton), qui depuis 1976 accueille un théâtre de 900 places.

Manchester a trois universités qui annuellement accueillent 6500 étudiants du monde entier qui envahissent la ville. La plupart d’entre eux se retrouvant dans des lieux sombres et bars en tout genre où la musique résonne. Le mardi, je me suis assis en terrasse aux 3 brasseurs en face de Lille Flandres, en buvant et partageant des cigarettes avec deux supporters célébrant la victoire 4-2 de Lille face à Caen. Nous avons parlé de football et du retour de Paul Pogba à Manchester United. Nos villes ont le foot en commun. Ainsi que des centaines de maisons industrielles et usines qui ne sont désormais plus que du passé.